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Van Gogh est-il venu à Aniche ?

Publié le par MG

Vincent van Gogh, "Le Semeur" (d'après Jean-François Millet), avril 1881, plume, lavis rehaussé de blanc, 48 x 36.5 cm, musée van Gogh, Amsterdam.

Vincent van Gogh, "Le Semeur" (d'après Jean-François Millet), avril 1881, plume, lavis rehaussé de blanc, 48 x 36.5 cm, musée van Gogh, Amsterdam.

En histoire, l'envie de bien-faire ne suffit pas. Il faut, en plus d'un savoir-faire, quelque chose qui ne s'apprend pas et ressemble, pour certains, à un défaut. Une appétence à combler. Une curiosité déplacée qui interroge le bien-fondé du récit. Car toute histoire naît de l'interprétation des faits ou d'une supposition quand l'événement manque.

 

Depuis que le wikipédien, Serge Ottaviani, a fait passer Vincent van Gogh (1853-1890) à Aniche, l'on cherche toujours l'incontestable trace ou l'infaillible argument qui corroborerait cet épisode. Le lecteur ne sera donc pas surpris d'apprendre que le peintre n'a laissé à la postérité aucun croquis, ni aucune mention dans sa correspondance avec son frère Théo permettant d'affirmer ou de confirmer sa venue dans la future capitale française du verre.

 

Le doute est-il pour autant permis ? Qu'est-ce qui a conduit Ottaviani à émettre via l'encyclopédie numérique de telles allégations ? Pour y voir plus clair, revenons à la fin de l'année 1879. Conscient de son échec et blessé par les conseils prodigués par Théo, Vincent s'isole durant plusieurs mois sans donner la moindre nouvelle à son frère. La lettre qu'il rédige en juillet 1880 est essentielle à la compréhension de notre sujet.

 

Cette lettre est la première écrite en français. Avec les six suivantes rédigées dans la langue de Molière, elle marque un tournant décisif dans la vie de Vincent qui s'apprête à quitter définitivement la région de Mons au Borinage où il avait obtenu une mission d'évangéliste. Mais les conditions de vie des mineurs borains l'affectent profondément au point de mener lui-aussi une existence dans une extrême pauvreté.

 

« En voudrais-tu à quelqu'un qui demeure froid devant un tableau que le catalogue attribue à Memling, mais qui est sans valeur artistique et qui n'a rien de commun avec Memling, si ce n'est qu'il date de l'époque gothique ? », écrit-il le 15 octobre 1879 avant de se taire durant neuf mois. Affamé, abandonné par son aîné, Vincent veut donner un nouveau sens à sa vie et la référence à la peinture à laquelle il recourt dans cette lettre annonce la réorientation qui l'amène à dessiner et à se rendre en France.

La maison du marais à Cuesmes où vécut Vincent van Gogh d’août 1879 à octobre 1880 - Photo : Jean-Pol Grandmont, 2005.

La maison du marais à Cuesmes où vécut Vincent van Gogh d’août 1879 à octobre 1880 - Photo : Jean-Pol Grandmont, 2005.

A la fin de l'hiver 1880, Vincent quitte Cuesmes où il réside depuis août 1879 pour Courrières. « Je n'ai pas vu Barbizon, mais quand bien même je n'aie pas vu cela, l'hiver dernier j'ai vu Courrières. J'avais entrepris un voyage à pied, principalement dans le Pas-de-Calais, non pas la Manche mais le département ou province. Je l'avais entrepris ce voyage-là, espérant y trouver peut-être du travail quelconque si possible, j'aurais tout accepté. Mais après tout un peu involontairement, je ne saurais au juste définir pourquoi. Mais je m'étais dit : il faut que tu voies Courrières. Je n'avais que 10 francs dans ma poche, et ayant commencé par prendre le train j'étais bientôt à bout de ressource, et ayant resté en route une semaine, j'ai piétiné assez péniblement. Toutefois j'ai vu Courrières, et le dehors de l'atelier de M. Jules Breton. »

 

Dans cette lettre datée du 24 septembre 1880, Vincent nous renseigne sur sa motivation sur place avortée. «  Le dehors de cet atelier m'a un peu désappointé, vu que c'est un atelier tout neuf, et nouvellement construit en briques, d'une régularité méthodiste, d'un aspect inhospitalier et glaçant et agaçant. Si j'aurais pu voir le dedans je n'aurais plus pensé au dehors, je suis porté à le croire et même j'en suis sûr, mais que veux-tu, le dedans je n'ai pas pu l'apercevoir. »

 

Vincent ne rencontrera jamais le peintre Jules Breton. « Car je n'osais pas me présenter pour entrer. J'ai cherché autour de Courrières quelque trace de Jules Breton, ou de quelque autre artiste ; tout ce que j'ai découvert c'est son portrait chez un photographe, et puis dans la vieille église, dans un coin obscur, une copie de La Mise au tombeau du Titien, qui dans l'obscurité m'a semblé être très belle et d'un ton magistral. Etait-ce de lui ? Je ne sais, n'ayant pu discerner aucune signature. »

 

Aussi, van Gogh entreprend-il l'observation du paysage qui s'offre à lui. « Mais j'ai toujours vu alors la campagne de Courrières, les meules, la glèbe brune ou terre de marne à peu près couleur de café, avec des taches blanchâtres là où apparaît la marne, ce qui pour nous autres qui sommes habitués à des terrains noirâtres, est chose plus ou moins extraordinaire.

 

Puis le ciel français me parut bien autrement fin et limpide, que le ciel du Borinage enfumé et brumeux. En outre il y avait les fermes et hangars ayant encore conservé, que Dieu en soit loué et remercié, leurs toitures de chaume moussu, j'apercevais aussi les nuées de corbeaux fameux par les tableaux de Daubigny et de Millet. Pour ne pas mentionner tout d'abord, comme il conviendrait, les figures caractéristiques et pittoresques des travailleurs divers, bêcheurs, bûcherons, varlet conduisant son attelage, et quelque silhouette de femme au blanc bonnet. Même là à Courrières il y avait encore un charbonnage ou fosse, je voyais le trait du jour remonter à la brune, mais il n'y avait pas d'ouvrières en habit d'hommes comme au Borinage, seulement les charbonniers à la mine fatiguée et misérable, noircis par la poussière de charbon, accoutrés de loques de fosse, et l'un d'eux d'une vieille capote de soldat. »

Vincent van Gogh, "Les bêcheurs" (d'après Jean-François Millet), 1880, crayon sur papier, 35 x 55 cm, collection ville de Mons.

Vincent van Gogh, "Les bêcheurs" (d'après Jean-François Millet), 1880, crayon sur papier, 35 x 55 cm, collection ville de Mons.

Plus loin, Vincent raconte son retour dans le Borinage. « Quoique cette étape était pour moi assommante, et que j'en sois retourné épuisé de fatigue, les pieds meurtris, et dans un état plus ou moins mélancolique, je ne la regrette pas car j'ai vu des choses intéressantes, et on apprend à voir d'un autre œil encore tout juste dans les rudes épreuves de la misère même. J'ai gagné quelques croûtes de pain en route, çà et là, en échange de quelques dessins dont j'en avais dans ma valise. Mais à bout de mes 10 francs, les dernières nuits j'ai dû bivaquer en plein champ, une fois dans une voiture abandonnée, toute blanche de givre au matin, gîte assez mauvais, une fois dans un tas de fagots, et une fois et c'était un peu mieux, dans une meule entamée, où je suis parvenu à pratiquer une niche quelque peu plus confortable, seulement une pluie fine n'augmentait pas précisément le bien-être. »

Si, dans cette lettre du 24 septembre 1880 Vincent annonce qu'il souhaite maintenant « apprendre à bien dessiner, à être maître soit de [son] crayon, soit de [son] fusain, soit de [son] pinceau », il ne nous éclaire peu sur le parcours qui l'a mené à Courrières. A l'exception de cette dernière, nous ne trouvons aucune description des villes et villages parcourus. Aussi devons-nous nous appuyer sur les quelques indices qu'il mentionne : « Je n'avais que 10 francs dans ma poche, et ayant commencé par prendre le train j'étais bientôt à bout de ressource, et ayant resté en route une semaine, j'ai piétiné assez péniblement. »

 

Ainsi, Vincent prend-il le train de Mons à destination de Valenciennes. Ne disposant plus d'argent, il poursuit son chemin à pied. Dès lors deux hypothèses se dessinent. La première, celle retenue par Serge Ottaviani pour Wikipédia, paraît la plus logique si l'on accepte les conditions météo indiquées dans l'article. Arrivé à Valenciennes « par un temps exécrable (pluies, bourrasques, ouragan) et pour éviter la forêt de Raismes-Saint-Amand-Wallers, il passe par Denain peut-être par le tram hippomobile tracé sur la carte d'arrondissement de Valenciennes puis par Escaudain, Aniche, Auberchicourt, Lewarde, Douai pour arriver à Courrières. »

Le monument dédié à Jules Breton (1827-1906) à proximité de l'église Saint-Piat de Courrières - Photos : 6 juin 2018.
Le monument dédié à Jules Breton (1827-1906) à proximité de l'église Saint-Piat de Courrières - Photos : 6 juin 2018.
Le monument dédié à Jules Breton (1827-1906) à proximité de l'église Saint-Piat de Courrières - Photos : 6 juin 2018.
Le monument dédié à Jules Breton (1827-1906) à proximité de l'église Saint-Piat de Courrières - Photos : 6 juin 2018.
Le monument dédié à Jules Breton (1827-1906) à proximité de l'église Saint-Piat de Courrières - Photos : 6 juin 2018.
Le monument dédié à Jules Breton (1827-1906) à proximité de l'église Saint-Piat de Courrières - Photos : 6 juin 2018.

Le monument dédié à Jules Breton (1827-1906) à proximité de l'église Saint-Piat de Courrières - Photos : 6 juin 2018.

1ère hypothèse : van Gogh effectue le trajet à pied depuis Valenciennes jusqu'à Courrières en passant par Aniche.

1ère hypothèse : van Gogh effectue le trajet à pied depuis Valenciennes jusqu'à Courrières en passant par Aniche.

La seconde hypothèse laisse à penser qu'une fois descendu du train à Valenciennes, Vincent effectue la cinquantaine de kilomètres restant en marchant à travers la forêt de Wallers-Marchiennes avant de parcourir les villages de Flines-les-Raches et Raimbeaucourt. Cette éventualité reste plausible dans la mesure où le trajet n'est guère plus long que celui qui l'obligerait à passer par Aniche et mars 1880 est un mois exceptionnellement sec et chaud selon l'almanach des événements météorologiques.

 

2e hypothèse : Vincent van Gogh traverse à pied la forêt de Marchiennes.

2e hypothèse : Vincent van Gogh traverse à pied la forêt de Marchiennes.

Quant au retour dans le Borinage, nous savons que van Gogh, démuni, n'a pas d'autre choix que la marche. Dans ce cas, nous pouvons émettre l'idée qu'il emprunte le parcours le plus rapide pour rejoindre Cuesmes, à savoir celui qui l'oblige à couper au travers de la forêt de Marchiennes et de Saint-Amand. Or là encore, il s'agit d'une hypothèse peu sécure. A moins que pour pouvoir vendre quelques dessins, Vincent ne passe par Douai et Denain, via Aniche !

Hypothèse pour le retour à Cuesmes : van Gogh coupe à travers la forêt.

Hypothèse pour le retour à Cuesmes : van Gogh coupe à travers la forêt.

Dès la fin du mois d'août 1880, Vincent ne pense qu'à dessiner ce qu'il voit autour de lui et à copier les estampes que son frère lui envoie depuis Paris. Il a 27 ans. Une nouvelle voie s'ouvre bientôt à lui et l'occupera durant les dix années qu'il lui reste à vivre.

 

MG – 23 novembre 2017.

 

Bibliographie :

- Charles Terrasse, Van Gogh, Librairie Floury, Paris, 1938.

- Bruce Bernard, Van Gogh par lui-même, Editions Atlas, Paris, mars 1989.

- Vincent van Gogh, correspondance générale / 1, Editions Gallimard, 1990.

- Pascal Bonafoux, Van Gogh, le soleil en face, Découvertes Gallimard, novembre 1995.

- Van Gogh au Borinage, la naissance d'un artiste, dossier pédagogique, Mons, 2015.

Paris, dans la cour du 96 rue Blanche, vers décembre 1887. De gauche à droite : Arnold Koning, Emile Bernard, Vincent van Gogh fumant la pipe, André Antoine, Félix Jobbé-Duval, Paul Gauguin. Crédit : Serge Plantureux, mélanotype-image au collodion sur carton, 9 x 11 cm. A ce jour, cette image représente l'unique portrait photographique connu de van Gogh à l'âge adulte.

Paris, dans la cour du 96 rue Blanche, vers décembre 1887. De gauche à droite : Arnold Koning, Emile Bernard, Vincent van Gogh fumant la pipe, André Antoine, Félix Jobbé-Duval, Paul Gauguin. Crédit : Serge Plantureux, mélanotype-image au collodion sur carton, 9 x 11 cm. A ce jour, cette image représente l'unique portrait photographique connu de van Gogh à l'âge adulte.

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