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DENAIN : le travail, clé de lecture du vote d'extrême droite ?

Publié le par MG

Réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photo : MG - 10 octobre 2026.

Réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photo : MG - 10 octobre 2026.

Samedi soir, une centaine de personnes se sont retrouvées à la Maison de quartier Solange-Tonini pour une soirée consacrée au travail et au vote d'extrême droite, organisée par La France insoumise. Le point de départ tient en une phrase : on ne combat pas un vote sans en chercher les causes. À la tribune, le sociologue et économiste Bernard Friot, la députée Alma Dufour, l'animateur et militant Soufiane Brahimi et Camellia Messaoui, conseillère municipale.

Bernard Friot, né en 1946, est connu pour ses travaux sur le salaire et la Sécurité sociale. Alma Dufour, née en 1990, est députée de la quatrième circonscription de la Seine-Maritime, élue sous l'étiquette La France insoumise – Nouveau Front populaire. Soufiane Brahimi, né en 1986, est militant politique et social. Camellia Messaoui siège dans l'opposition de gauche au conseil municipal, au sein du groupe « Un Nouveau Souffle pour Denain », un mouvement citoyen qu'elle a cofondé avec Youssouf Feddal. Elle est engagée pour la justice sociale et la transformation écologique, en lien avec La France insoumise.

C'est elle qui a ouvert la soirée, sur un ton de mobilisation. Les Français, a-t-elle lancé, « doivent se réconcilier avec leur esprit critique et continuer à résister à tout ce qui a trait aux idées de l'extrême droite ». Elle a enchaîné sur un appel, puis sur une consigne de vote : « Indignez-vous ! Levez-vous pour mettre un terme à cette folie. Ne votez pas Mélenchon ; votez le programme de la France insoumise ! »

Camellia Messaoui lors de la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photo : MG - 10 octobre 2026.

Camellia Messaoui lors de la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photo : MG - 10 octobre 2026.

Pour Bernard Friot, le travail ne se limite pas au contrat et à l'emploi. Il englobe toutes les activités qui produisent de la richesse, payées ou non : travail domestique, entraide, engagement associatif, formation. D'où, selon lui, une question politique : qui décide de ce qui mérite d'être reconnu et rémunéré ?

Sa réponse, c'est le salaire à vie, attaché à la qualification de la personne et versé de 18 ans jusqu'à la mort. « Il faut partir à la conquête du salaire », a-t-il déclaré. La liberté, a-t-il expliqué, se trouve là où l'on construit ensemble notre monde en étant titulaire d'un salaire à vie. Il a chiffré l'ambition : 100 % des personnes majeures devraient percevoir au moins 2 100 euros, le salaire médian en France, voire 3 000 euros, le salaire moyen.

Il distingue ce dispositif du revenu universel. Le salaire à vie, a-t-il développé, s'inscrit dans un projet de transformation de l'économie : garantir l'autonomie matérielle des individus, réduire leur dépendance au marché du travail et remettre en cause le pouvoir des détenteurs de capital. La Sécurité sociale et les retraites lui servent de modèles de financement collectif, à étendre pour donner aux salariés plus de maîtrise sur la production et le partage des richesses.

Reste la question du financement. Friot plaide pour un salaire adossé à la création monétaire. Les fonctionnaires, que le Rassemblement national (RN) appelle « les ponctionnaires », seraient ainsi payés par une avance monétaire de la banque centrale, alors que les États doivent aujourd'hui emprunter auprès de financeurs, ce qui crée de la dette. « Ne soyons plus soumis à ce chantage », a-t-il demandé.

Ce cadre lui sert aussi à lire le vote d'extrême droite. Pour lui, le RN est un parti dirigé contre les travailleurs. Ceux qui lui apportent leur voix ont le sentiment d'être volés par des « parasites » d'en haut, les ultra-riches, et par des « parasites » d'en bas, les assistés et les « ponctionnaires ». Dans cette logique, a-t-il décrit, le travail rend méritant, et ce mérite se gagne en souffrant. Il faut, selon lui, sortir de cette vision.

Friot y voit la marque d'un contexte : désindustrialisation, délocalisations, précarité et affaiblissement des collectifs professionnels ont fragilisé les solidarités et les identités ouvrières. Le sentiment de déclassement, de perte de reconnaissance et d'impuissance face aux décisions économiques nourrit, d'après lui, une recherche de protection. Quand syndicats et partis de gauche peinent à traduire ces difficultés en revendications communes, le discours du RN sur l'immigration, les frontières et la priorité nationale peut séduire certains électeurs. « Proposons donc quelque chose qui réponde à la précarité et à l'angoisse », a-t-il dit.

Cette grille ne suffit pourtant pas à expliquer un vote aux motivations multiples, où jouent aussi les convictions culturelles, le rapport à l'immigration et la défiance envers les institutions.

À ce travail subi, Friot oppose un autre horizon : « Il faut être fier d'un travail qui nous permette de vivre encore sur Terre dans 50 ans. » Le capitalisme, affirme-t-il, est une aliénation au travail, et les travailleurs doivent décider au travail. Il récuse aussi l'opposition entre « productifs » d'un côté, chômeurs, retraités et bénéficiaires de prestations de l'autre : réduire la contribution à la société à l'emploi rémunéré met en concurrence des groupes qui partagent pourtant les mêmes difficultés.

Bernard Friot lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.
Bernard Friot lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.Bernard Friot lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.
Bernard Friot lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.Bernard Friot lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.

Bernard Friot lors de la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.

Alma Dufour défend un travail centré sur les salaires, les conditions de travail, la protection sociale et le partage des richesses. Elle s'oppose au recul de l'âge de la retraite à 64 ans et reproche aux politiques actuelles de faire peser l'essentiel de l'effort sur les ménages modestes.

Elle a aussi lié question sociale et question écologique. Elle a rappelé la hausse du nombre d'enfants atteints d'un cancer attribuée aux pesticides, ainsi que le vote, en mai 2026, des députés du RN contre la proposition de loi créant un fonds de soutien à l'innovation thérapeutique contre les cancers, les maladies rares et les maladies orphelines de l'enfant. Elle a également évoqué la spéculation des multipropriétaires sur le logement social.

La députée refuse de réduire le vote RN à une adhésion à l'extrême droite. Elle y lit aussi une colère sociale : perte de pouvoir d'achat, précarité, recul des services publics, sentiment d'abandon d'une partie des classes populaires. Elle reconnaît que certains électeurs du RN expriment des préoccupations proches de celles que porte traditionnellement la gauche, sans partager ses convictions sur l'immigration, la sécurité ou l'identité nationale. Elle conteste en revanche la capacité du RN à défendre les travailleurs : son discours sur le pouvoir d'achat et la protection des Français ne correspond pas, selon elle, à ses choix économiques et sociaux.

Sa ligne tient en une distinction : comprendre les raisons sociales d'un vote, ce n'est pas en approuver le programme. La gauche doit prendre au sérieux le déclassement et l'abandon ressentis par les classes populaires, tout en proposant des réponses sociales et économiques capables de les convaincre à nouveau.

Alma Dufour lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.
Alma Dufour lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.Alma Dufour lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.Alma Dufour lors de  la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.

Alma Dufour lors de la réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.

Ces analyses restent une grille de lecture parmi d'autres. Elles posent toutefois une question de fond : comment reconstruire des solidarités collectives qui répondent aux insécurités sociales sans les transformer en oppositions entre groupes de population ?

Réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.Réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.Réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.

Réunion publique sur les enjeux du travail et la lutte contre l’extrême droite à la Maison de quartier Solange-Tonini à Denain. Photos : MG - 10 octobre 2026.

À l'issue des échanges, le public a pu prolonger la discussion autour du verre de la fraternité. Plusieurs ouvrages récents de Bernard Friot étaient en vente sur place, et l'auteur les a dédicacés. Une façon de poursuivre, livre en main, une réflexion qui dépasse largement le cadre de la soirée.

Texte et photos : MG - 10 octobre 2026.

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