Le monogramme XPI, folio 34 du Livre de Kells
Book of Kells, VIIIe siècle, folio 34, initiale monogramme XPI,
32 x 24 cm., Trinity College Library, Dublin in Carl Nordenfalk, L'enluminure au Moyen Age, Skira, Genève, 1995.
Manuscrit datant de la fin du VIIIe siècle, le Livre de Kells (Book of Kells) a été entrepris sur la petite île d'Iona, au nord-ouest de l'actuelle Ecosse, dans les Hébrides intérieures,
et est conservé à la Trinity College Library de Dublin. Il sera interrompu par l'exil des moines à l'intérieur des terres continentales.
Le Livre de Kells, comme bon nombre d'ornementations insulaires d'époque médiévale, relève d'un art traversé d'accents barbares - fantastique et sauvage -, foncièrement étranger au christianisme.
Toutefois, par un extraordinaire paradoxe, cet art parvient à son objectif : révéler la sainteté et la grandeur du Verbe divin.
Le folio 34, que nous retiendrons pour illustrer notre propos, présente un monogramme richement décoré dont les trois lettres "XPI" évoquent le Christ lui-même et
ouvrent l'Evangile de Matthieu. Ces initiales de l'Incarnation, véritable merveille ornementale, se détachent sur un fond de spirales enroulées indéfiniment sur elles-mêmes. Le
monumental "X", décomposé en une série de motifs juxtaposés, abrite les plus petites lettres "P" et le "I" encastrées. Le "P" s'enroule sur lui-même pour se terminer par une figure humaine
alors que sur le côté droit du pied du "X", deux rongeurs se partagent une gaufrette sous le regard de chats chevauchés par des souris.
L'esthétique de cette page s'appuie sur la tension entre l'effet de fermeture des formes et l'énergie cinétique de la spirale. Le dessin des lettres se détache de la masse confuse des motifs
grâce à leurs cernes pourpre orangé. La répétition des cercles tels des écussons émaillés sur des boules suspendues, tournoient, prolongent et comblent la majestueuse initiale. Le panneau en
forme de "L" inversé, dans le coin inférieur droit, sert de repoussoir, de système d'équilibre à l'ensemble. Ainsi, la débauche de motifs ne peut exploser hors la page.
Ces initiales insulaires ne conservent guère d'identité distincte et ne paraissent pas ancrées dans le contexte spatial imparti. Elles s'élargissent, se contractent ou s'entrelacent. Signes
magiques, elles transmettent, de par leur complexité, le mystère de la parole divine. D'une manière générale, les manuscrits anglo-irlandais sont ainsi ponctués par de telles images à
l'intérieur desquelles les lettres initiales constituent de véritables tableaux s'étalant sur une pleine page. Cependant, ces initiales ne rythment, ni ne clarifient le texte qui suit :
elles constituent une énigme à part entière.
M. G. 18 février 2009.
Je remercie tout particulièrement Miss Hyde, qui a récemment publié un article généraliste et illustré sur le Livre de Kells et Luc, auteur du blog Couleurs&Formes, qui vient de me faire découvrir la musique d'Olivier Mellano accompagnant cette
page.
