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Aniche à épreuve du confinement durant les conflits mondiaux

Publié le par MG

Aniche à épreuve du confinement durant les conflits mondiaux

La pandémie de coronavirus, qui ébranle le monde politique, économique et social, a conduit l’exécutif à prendre des mesures drastiques pour endiguer sa propagation. « Nous sommes en guerre », a scandé le chef de l’État dans son allocution télévisée du lundi 16 mars. Une guerre particulière car elle n’invite pas à prendre les armes. Une guerre sanitaire qui appelle à la défense passive contre un ennemi invisible et insaisissable. Fermeture des lieux publics et des frontières, suspension de l’ensemble des réformes sociales, mise en confinement total de la population, ces décisions exceptionnelles nécessaires semblent difficiles à vivre en temps de paix.

 

Pourtant, l’histoire nous enseigne que notre pays, et plus précisément notre secteur géographique, ont connu précédemment d’autres épidémies (choléra au XIXe siècle, grippe espagnole en 1918…) et des situations tragiques ayant contraint les civils à endurer de bien plus lourdes interdictions et de bien plus douloureuses sanctions. L’idée n’étant évidemment pas ici de comparer événements d’hier et d’aujourd’hui puisque les causes et les contextes diffèrent mais de rappeler à la mémoire comment des circonstances de restriction et d’interdiction ont bouleversé la vie quotidienne de nos aïeux, notamment durant les périodes d’occupation du Douaisis dans la première moitié du XXe siècle.

A la Société d’histoire d’Aniche sont conservés plusieurs témoignages qui restituent les conditions de vie prostrée, de survie des habitants de la cité de Kopierre sous le joug d’un ennemi toujours plus menaçant, violent et meurtrier. En 14-18 comme en 40-44, c’est l’isolement qui tiraille l’esprit de celles et ceux qui ont consigné leur ressenti. En début janvier 1917, Valentine (1889-1960) fille du pharmacien Simon Eschenbrenner (1861-1945) s’inquiète encore après plusieurs années d’occupation : « Personne n’ose formuler de vœux tant il semble que nous sommes pour toujours condamnés à vivre dans l’isolement, dans la séparation, dans la crainte, dans les angoisses les plus terribles. »

Mairie d'Aniche vers 1914.

Mairie d'Aniche vers 1914.

Qui aurait pu imaginer à l’été 1914 que la capitale économique du Douaisis serait dès le 10 octobre de la même année occupée jusque dans les moindres pièces des habitations ? Aniche, bourg industriel de près de 9000 âmes originaires de tout horizon, commune rythmée par de nombreuses manifestations festives, culturelles, populaires, ville autonome et ouverte sur l’extérieur au travers de compétitions sportives et de voyages organisés, est à l’automne 1914 coupée du reste de la France. Distante d’à peine 35 kilomètres du front de l’Artois, les seuls échos ne proviennent que de cette ligne de feu apportant une angoisse toujours plus grandissante. En 1940, la communication sera aussi rompue depuis l’intérieur de la ville au travers d’une campagne d’intoxication rapportée par Roger Consil (1924-2010) : « Taisez-vous, les oreilles ennemies vous écoutent ! »

Dès 1915, la Kommandatur installée rue Thiers - actuelle rue Barbusse -, charge le garde champêtre de transmettre et de faire exécuter, tambour battant, ses ordres aux habitants rassemblés régulièrement sur la grand’place. Les restrictions, interdictions, réquisitions et confiscations s’affichent également sur les murs de la ville. L’ennemi prive ainsi les Anichois, quelque soit leur classe sociale, de tous leurs biens : chien, cheval, cochon, matelas, couverture de laine, vélo, moto, voiture d’enfant, cuivre, chandelier, machine à coudre, tapis d’escalier, seau galvanisé, bouteille vide, papier, carton, etc. Il récupère même les bronzes du cimetière et s’empare de toute viande dans les commerces, du blé dans les champs, de la farine, des œufs, des fruits, des légumes, de la paille comme du foin. Il démonte enfin pour faire fondre tout salut les trois cloches de l’église Saint-Martin.

Café donnant sur la Grand'Place d'Aniche transformé en bureau de change vers 1916.

Café donnant sur la Grand'Place d'Aniche transformé en bureau de change vers 1916.

Après avoir effacé tout repère habituel en numérotant les maisons, en renommant en allemand les rues et bâtiments administratifs, l’occupant s’impose en nombre dans chaque demeure coiffée de chaume comme à l’intérieur de toute propriété bourgeoise. Si 6 000 soldats s’installent le 1er août 1915 chez l’habitant, 40 000 militaires se reposeront en mars 1917 chez les Anichois les privant de toute intimité. Dans certaines maisons, on recense jusqu’à 25 Allemands. Une telle promiscuité condamne tout espoir de voir venir de jours meilleurs. Le silence est de mise, l’ignorance étouffe. L’ennemi trop visible est maître et le fait sentir en toutes circonstances. Rien ne peut se faire simplement et librement à la maison comme en ville.

De toutes les interdictions, la « retraite » reste la préférée de l’ennemi. Le couvre-feu tombe à 20 heures durant la Première Guerre mondiale, à 22 heures dès 1940 avec obligation d’occulter en bleu les vitres des fenêtres. Toute circulation est formellement interdite en ville au-delà de cet ordre. Des gendarmes à cheval circulent dans les rues durant ces deux périodes d’occupation pour contrôler et verbaliser les contrevenants. La journée n’offre guère de plus larges perspectives : interdiction de garder des pigeons, de faire voler des cerfs-volants - dragons, disait-on à l’époque -, de se mouvoir comme on veut. La circulation des personnes pour travailler dans les champs et des marchandises reste limitée et soumise à l’autorité qui délivre, moyennant payant, un laissez-passer. Il arrive qu’elle soit aussi interdite.

Anichois réquisitionnés par les Allemands pour la corvée de bois durant la Première Guerre mondiale.

Anichois réquisitionnés par les Allemands pour la corvée de bois durant la Première Guerre mondiale.

On vit donc en circuit fermé, prostré et confiné. Dès mai 1915, personne ne peut quitter la commune même pour traverser le boulevard qui sépare Aniche d’Auberchicourt. L’économie de guerre rafle les forces les plus vives pour qu’elles oeuvrent dans l’intérêt de l’Allemagne. Durant la Seconde Guerre mondiale, ce service de travail est rendu obligatoire. Les appels sont fréquents pour mobiliser hommes et femmes de 18 à 60 ans. Même les enfants doivent satisfaire les exigences de l’armée ennemie. Les écoles et salles de fêtes servant de lazarets pour accueillir les blessés du front, la classe se fait durant la Grande Guerre épisodiquement dans quelques maisons particulières.

La mobilisation devient très vite l’affaire de tous. Durant les étés de cette tragique période qu’on pensait être la Der des Der, les élèves cueillent sous surveillance les orties piquantes à tiges élancées (50 centimètres) pour permettre la fabrication de tissus. Telles sont en ces temps les seules autorisations de sortie pour la jeunesse. On interdit aux enfants découvreurs du monde comme aux adultes à la recherche d’une lueur d’espoir d’observer à la jumelle le ciel de plus en plus traversé par des aéroplanes, de se trouver sous leur passage ou encore de ramasser tout objet jeté par eux sous peine d’amende, de prison, de mort. L’aviation, navigation aérienne de repérage, va rapidement devenir le vecteur d’un armement offensif.

Champ d'aviation allemand à Emerchicourt (59 580) en 1917.

Champ d'aviation allemand à Emerchicourt (59 580) en 1917.

A Emerchicourt, le terrain d’atterrissage allemand aménagé en 1916 en champ d’aviation s’avère la cible de fréquents bombardements anglais. Ces raids aériens, comme ceux des Américains la nuit du 30 avril-1er mai 1944, conduisent la population à se protéger dans les caves les plus proches, sitôt prévenue par la sirène d’alarme. Ces pilonnages, selon les rares témoignages recueillis, sèment la terreur des habitants toujours plus confinés. Certaines rues se transforment en scène de grande désolation : habitations dévastées, voies de circulation en flammes, membres de victimes passant au travers des décombres. On peine à sortir de chez soi de peur de se trouver sous un nouveau bombardement.

Ainsi, durant ces longues et funestes années, les gens ont appris à (sur)vivre de manière calfeutrée. Pour beaucoup, l’isolement s’est doublé de vexations et de représailles. A la privation de nourriture locale, s’est ajouté un blocus condamnant toute entrée de denrées et autres produits de première nécessité extérieurs. Le 3 octobre 1918, le commandement allemand procède à l’évacuation complète de ce qui reste de la population. En direction de Denain, les personnes valides tentent de gagner la Belgique ou les Pays-Bas. Entre les pénibles étapes, certains meurent sur les routes de faim, de fatigue et de la grippe espagnole qui frappera de manière virulente le monde jusqu’en 1919. A la Libération de septembre 1944, on assiste à des cas de vengeance, de règlements de comptes, à la tonte de femmes ayant collaboré avec l’ennemi.

Réfugiés anichois à Abscon se dirigeant vers Denain pour fuir les zones de combat et gagner la Belgique le 3 octobre 1918.

Réfugiés anichois à Abscon se dirigeant vers Denain pour fuir les zones de combat et gagner la Belgique le 3 octobre 1918.

Aujourd’hui, nous vivons une situation de crise sanitaire qui exige un confinement, une mobilité réduite, un respect des gestes barrières. Un ensemble de règles qui nécessite la patience de chacun et met la société au ralenti. Cette « économie de guerre » risque encore de durer. C’est à nous d’accepter ce changement de vie radical et d’apprendre à vivre ensemble si nous voulons stopper la pandémie de coronavirus.

Michaël Grabarczyk – 23 mars 2020. Article paru dans L'Observateur du Douaisis n°899 du jeudi 2 avril 2020.

Article paru dans L'Observateur du Douaisis n°899 du jeudi 2 avril 2020.Article paru dans L'Observateur du Douaisis n°899 du jeudi 2 avril 2020.

Article paru dans L'Observateur du Douaisis n°899 du jeudi 2 avril 2020.

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