ABSCON / ANICHE : réquisitions communales, occupation militaire et structures sanitaires allemandes en 1918
Eglise Saint-Martin d'Aniche transformée en lazaret par l'armée d'occupation allemande. Cette installation temporaire, aménagée dans la nef à l'aide de lits de fortune disposés le long des bas-côtés et de l'allée centrale, correspond à la définition même d'un Kriegslazarett ou d'un Feldlazarett improvisé à l'arrière-front. Le personnel soignant et les blessés y côtoient le mobilier liturgique resté en place. Photo : 17 mai 1917 conservée à la Société d’Histoire d’Aniche.
Les deux bordereaux ci-après émanent de la mairie d'Abscon, tenue de rendre compte à l'autorité occupante des livraisons de lait effectuées en février 1918. Le premier, non daté, constitue une version de travail : il porte une correction chiffrée manuscrite (280 litres raturés et remplacés par 320) et une mention raturée au-dessus du terme « Revierstube », dont la lecture n'est pas assurée avec certitude sur le document consulté. Le second, daté et signé du 1er avril 1918, porte le sceau « Mairie Abscon (Nord) » et répond explicitement à une note de la Kommandantur (Br. B n° 5711 du 27 mars 1918) ; il constitue la version transmise à l'occupant.
Abscon se trouve alors en zone occupée par l'armée allemande. Les communes y sont soumises à des réquisitions régulières de vivres au profit des troupes d'occupation, encadrées par un système de bons et centralisées par la Kommandantur. L'adjoint au maire en fonction durant toute la guerre, Jean-Baptiste Fiévet, est le signataire de ces états de livraison.
Du 1er au 28 février 1918 inclus, la commune a livré 805 litres de lait au Feldlazarett 125, à Aniche, hôpital de campagne. Elle en a fourni 280 litres au Krankensammel Feldlazarett, également à Aniche, point de regroupement des malades — le premier document portant pour ce même poste une correction manuscrite à 320 litres. Un troisième versement de 959 litres a été destiné au Feld-Rekruten-Depot 236 F.D., à Abscon, dépôt de recrues. Le solde, soit 20 litres, a été acheminé vers le Revierstube, à Abscon, infirmerie de garnison dont la mention initiale de « Kriegslazarett » a été raturée au profit de cette désignation.
Le premier document totalise ces livraisons à 2 104 litres, tandis que le second les arrête à 2 064 litres. Cet écart de 40 litres correspond à la correction opérée sur la seule ligne du Krankensammel Feldlazarett, correction qui n'a pas été répercutée dans la version officielle du 1er avril transmise à la Kommandantur. Il n'est cependant pas possible de déterminer si cette différence résulte d'une erreur de report, d'une annulation délibérée, ou d'un désaccord persistant entre services communaux quant au volume réellement livré ; la question a pu être précisément l'objet de la note du 27 mars ayant motivé la réponse du 1er avril.
En vertu d'un ordre de la Kommandantur, la commune a par ailleurs livré 36 litres supplémentaires en février 1918 aux malades civils d'Abscon, mention confirmée par les deux documents, mais sous des formes distinctes : dans le premier, cette information figure en note marginale succincte, en petits caractères ; dans le second, elle fait l'objet d'un paragraphe explicite introduit par « N.B. », justifiant la livraison. Ce volume représente moins de 2 % du total collecté, illustrant la part très minoritaire réservée aux besoins civils au regard des exigences militaires.
Le premier document précise que le bon relatif au Feldlazarett 125 n'a pas été remis à la commune, mais transmis par cette unité directement à la Kommandantur de Somain, échelon dont dépend administrativement Abscon. Le second confirme que l'ensemble des bons a été remis à la Kommandantur dès le 1er mars 1918, de sorte que la commune n'en disposait plus lors de la rédaction de son rapport final.
Mairie d'Abscon, état récapitulatif non daté des livraisons de lait effectuées par la commune du 1er au 28 février 1918 aux unités allemandes stationnées à Aniche et à Abscon (Feld-Lazarett 125, Krankensammel Feld-Lazarett, Feld-Rekruten-Depot 236 F.D., Revierstube), avec corrections manuscrites et mention du transfert du bon de réquisition à la Kommandantur de Somain. Document conservé dans les archives municipales d'Abscon.
Mairie d'Abscon (Nord), rapport du 1er avril 1918, signé du maire et revêtu du sceau municipal, établi en réponse à la note Br. B n° 5711 de la Kommandantur du 27 mars 1918, récapitulant les livraisons de lait de février 1918 aux mêmes unités et confirmant la remise des bons de réquisition à la Kommandantur le 1er mars 1918. Document conservé dans les archives municipales d'Abscon.
Ces réquisitions s'inscrivent dans le contexte plus large de l'occupation du bassin minier, où les structures médicales allemandes installées dans les communes environnantes connaissent une activité soutenue. L’école des Soeurs de la rue Ducret et l'église Saint-Martin d'Aniche sont converties en lazarets — peut-être forment-elles le Feldlazarett 125 lui-même ? Une photographie conservée à la Société d'Histoire d'Aniche, prise le 17 mai 1917 et référencée sous le numéro 404, montre l'intérieur de la nef ainsi aménagée, avec ses rangées de lits occupant l'allée centrale et son personnel soignant. Un témoignage civil, celui de Valentine Eschenbrenner (1889-1960), fille du pharmacien d'Aniche Simon Eschenbrenner (1861-1945), confirme cet usage : dans son journal tenu du 1er août 1914 au 11 août 1918, elle note1 à la date du 18 avril 1918 que l'église, ainsi affectée, était le théâtre de scènes quotidiennes qu'elle qualifie de tristes, déplorant par ailleurs les pertes humaines occasionnées par le conflit.
Ecole des Soeurs, qui portera le nom de Sainte-Marie en 1923, rue Charles-Ducret à Aniche : la cour est transformée en lazaret. Photo : 1917 conservée à la Société d’Histoire d’Aniche.
Croix de fer allemande gravée sur une rampe d'escalier de l'école des Soeurs, qui portera le nom de Sainte-Marie en 1923, rue Charles-Ducret à Aniche. Photo : 1917 conservée à la Société d’Histoire d’Aniche.
Des sources commémoratives et de l'historiographie spécialisée de l'aviation militaire permettent de documenter deux parcours distincts liés à cette réalité. D'une part, Alois Heger, originaire de Kirrlach (Bade), meurt le 22 mars 1918 des suites de blessures reçues au Feldlazarett 125 d'Aniche — décès enregistré dans les listes commémoratives compilées pour sa commune natale (Onlineprojekt Gefallenendenkmäler) et daté au lendemain immédiat du déclenchement de l'offensive allemande Michael du 21 mars 1918, ce qui correspond à l'afflux de blessés attendu sur cette portion du front Ouest. D'autre part, Martin Demisch, lieutenant de la Jasta 58, est blessé en combat aérien le 24 septembre 1918 — abattu, selon le site spécialisé The Aerodrome, par des chasseurs du 40e Squadron de la Royal Air Force — et meurt le lendemain au Feldlazarett d'Aniche ; il est inhumé à Auberchicourt.
Ces deux décès, espacés de six mois et situés aux deux extrémités chronologiques des grandes offensives de 1918 (l'une allemande, l'autre alliée), suggèrent que le Feldlazarett d'Aniche est resté en activité sur une période prolongée.
1. Valentine Eschenbrenner (1889-1960) note dans son Journal à la date du 18 avril 1918 : « Quel fléau la guerre ; que de victimes pour un caprice de Chef d'État ; depuis que notre église est transformée en lazaret, nous assistons chaque jour à de bien tristes spectacles. »
Texte : MG – 28 août 2026.
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