La Confrérie du Rosaire d'Abscon, gardienne de l'âme polonaise (1925-2003)
Le 12 novembre 1925, quelques années seulement après l'arrivée des premières familles polonaises dans les corons d'Abscon, naît une association appelée à marquer durablement l'histoire locale : la Confrérie du Rosaire. Pendant près de quatre-vingts ans, elle accompagne les grandes étapes de la vie de la communauté polonaise, depuis l'installation des mineurs venus de Silésie ou de Galicie jusqu'à l'effacement progressif des institutions de la Polonia au début du XXIᵉ siècle. Plus qu'un groupe de prière, elle constitue une communauté de solidarité, de transmission culturelle et de mémoire.
L'histoire de la confrérie est indissociable de celle de l'immigration polonaise dans le bassin minier. La Première Guerre mondiale laisse les houillères du Nord-Pas-de-Calais dévastées et la main-d'œuvre décimée. Pour reconstruire, la France signe le 3 septembre 1919 un accord avec la Pologne, suivi d'autres conventions similaires avec l'Italie et la Tchécoslovaquie. Le recrutement, confié au Comité central des houillères et à la Société générale d'immigration, conduit à l'arrivée de plusieurs centaines de milliers de Polonais entre 1919 et la fin des années 1920. En 1931, on dénombre environ 200 000 Polonais installés dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, dont une large majorité travaille dans les mines.
À Abscon, comme dans toute la vallée de la Scarpe, de nouveaux corons accueillent ces familles. Les immigrants arrivent avec leur langue, leurs traditions et leur foi, et ressentent rapidement le besoin de recréer un cadre communautaire : des prêtres polonais desservent les nouvelles paroisses, des écoles de langue polonaise ouvrent, et de nombreuses associations se constituent — Sainte-Barbe pour les mineurs, Sokół pour la jeunesse sportive, des sociétés féminines, puis la Confrérie du Rosaire. Dans un environnement souvent déroutant, ces structures offrent bien plus qu'un loisir : elles permettent de préserver une identité collective tout en facilitant l'intégration dans la société française.
La Confrérie du Rosaire d’Abscon est fondée le 12 novembre 1925 sous son appellation polonaise, Bractwo Żywego Różańca — le Rosaire vivant. Son fonctionnement repose sur une tradition ancienne de l'Église catholique : les membres sont répartis en « roses », groupes de quinze personnes qui se partagent quotidiennement la récitation des mystères du Rosaire, assurant ainsi une prière collective permanente.
Contrairement à l'image qu'elle conservera par la suite, la confrérie n'est pas, à l'origine, exclusivement féminine. Durant ses premières années, elle est dirigée par des hommes, et plusieurs roses masculines coexistent avec les groupes féminins.
Sa fondatrice, Anastazja Chmarowa, en demeure la figure tutélaire. Son initiative répond à un besoin précis : offrir aux familles polonaises un espace où la religion, la langue et les traditions puissent se perpétuer loin de la patrie.
Dans les années 1930, la confrérie devient l'une des institutions les plus actives de la colonie polonaise d'Abscon. Ses membres se réunissent pour la prière, mais aussi pour organiser les grandes fêtes religieuses, les processions, les pèlerinages et les œuvres de charité.
Lorsqu'un mineur décède, lorsqu'une famille est frappée par le malheur ou lorsqu'un enfant est baptisé, la confrérie est présente : elle accompagne les deuils, soutient les veuves et participe financièrement aux cérémonies religieuses. Cette solidarité constitue l'une des raisons essentielles de sa pérennité.
Ses réunions sont également un lieu d'échange où les femmes partagent les nouvelles du pays, transmettent les chants religieux polonais et entretiennent une culture commune. Dans les corons, la confrérie est autant un foyer de sociabilité qu'une association spirituelle.
Les archives demeurent discrètes sur l'activité de la confrérie pendant l'Occupation — une période durant laquelle la communauté polonaise du bassin minier paie un lourd tribut, notamment lors de la grève patriotique des mineurs de mai-juin 1941. Il est néanmoins établi qu'elle survit au conflit : dès 1947, elle reprend un fonctionnement régulier et retrouve sa place dans la vie associative polonaise.
La reconstruction de l'après-guerre marque toutefois une évolution profonde. Les jeunes générations, nées en France, parlent davantage français que polonais. Les hommes s'investissent progressivement dans d'autres formes de sociabilité, tandis que les femmes deviennent les principales gardiennes des traditions religieuses. Cette transformation se concrétise en 1950 avec la disparition des deux dernières roses masculines : la Confrérie du Rosaire devient dès lors essentiellement féminine.
« Z obchodu 28-lecia Tow. Teatraluego Polska Sztuka w Abscon », Narodowiec - Quotidien démocrate pour la défense des intérêts sociaux et culturels de l’immigration polonaise n° 275, 21 novembre 1951.
« Abscon : 70-lecie Bractwa Żywego Różańca », Głos Katolicki - Tygodnik Polskiej Emigracji n° 42, 3 décembre 1995.
À partir des années 1950, la confrérie entre dans une nouvelle phase : elle n'est plus seulement l'association des premiers immigrants, mais celle des mères et des grands-mères de la Polonia.
Chaque mois de mai et d'octobre, les membres récitent ensemble le chapelet, préparent les autels fleuris, entretiennent l'étendard de la confrérie et participent aux processions paroissiales, reconnaissables à l'écharpe rouge portée en sautoir lors des cérémonies.
Une personnalité s'impose durablement parmi ces femmes : Hélène Rakowska, qui préside la confrérie pendant quarante-deux années. Ce long mandat assure une continuité exceptionnelle à une époque où disparaissent progressivement de nombreuses associations polonaises du bassin minier.
L'année 1995 constitue l'un des derniers grands moments de l'histoire de la confrérie. Le 15 octobre, l'église Saint-Brice d'Abscon accueille une célébration solennelle réunissant les communautés polonaises d'Escaudain, Fenain, Roeulx et des communes voisines. La messe est célébrée par les aumôniers de la Mission catholique polonaise, Jan Guzikowski et Józef Wąchała, et les chants liturgiques sont interprétés par les chorales de la communauté.
À cette date, la confrérie compte encore quatre-vingts membres. Son bureau réunit Maria Niepsujewicz, présidente ; Hélène Bekasinski, secrétaire ; Cécilia Kaminski, trésorière ; et Hélène Rakowska, présidente honoraire. Les festivités se poursuivent au Foyer polonais, où le groupe folklorique des Sokols présente chants et danses traditionnels. Cette journée illustre la vocation de la confrérie : unir la foi, la culture et la mémoire d'une communauté installée depuis trois générations en France.
Après ce jubilé, la confrérie poursuit son activité quelques années encore. Elle figure toujours parmi les associations représentatives de la Polonia française en 2003 — dernière trace institutionnelle certaine de son existence.
Sa disparition ne résulte vraisemblablement pas d'une dissolution brutale, mais d'un lent épuisement : les membres vieillissent, les effectifs diminuent, et les nouvelles générations s'investissent moins dans les structures communautaires héritées de leurs grands-parents. Le polonais cesse peu à peu d'être la langue de la vie quotidienne, tandis que les missions catholiques elles-mêmes voient leurs fidèles se raréfier. Comme beaucoup d'associations issues de l'immigration minière, la Confrérie du Rosaire s'éteint avec le monde social qui l'avait fait naître.
Texte : MG – 16 août 2026.
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